CHAPITRE QUARANTE-CINQ

« Je suppose que nous n’avons pas reçu de réponse de l’amiral Byng, Bill ?

— Non, madame, confirma le capitaine Edwards.

— Je ne sais pas pourquoi, je pense que, sinon, vous me l’auriez dit », fit Michelle avec un vague sourire. Elle se retourna vers Adenauer et Tersteeg. « Quel est le statut de leurs impulseurs ? »

L’officier opérationnel et l’OGE avaient rapproché les plateformes Cavalier fantôme des vaisseaux solariens pour les tenir à l’œil. Adenauer releva la tête en réponse à la question posée, et son expression n’avait rien de joyeux.

« Nous nous efforcions d’arriver assez près pour avoir une bonne vue de leurs noyaux, madame, mais je ne crois plus que ce soit nécessaire. On vient de détecter le premier stade d’initialisation de leurs impulseurs et ils branchent déjà leurs réacteurs d’attitude. Ils démarrent.

— Bande d’idiots, marmonna l’amiral du Pic-d’Or dans un souffle, éprouvant à nouveau la tentation de laisser Dieu reconnaître les siens, avant de reprendre à haute voix : Bon, Bill, il faut donner une dernière chance à ces abrutis. Préparez-vous à enregistrer.

— Bien, madame. »

Michelle, pendant qu’elle attendait, consulta le répétiteur principal. Ses vaisseaux étaient entrés dans le système depuis quarante-trois minutes, accélérant vers la planète à une allure régulière de six cent trois gravités, ce qui en laissait aux Victoires soixante-dix en réserve. Leur vitesse d’approche était de 21 271 km/s et ils avaient réduit la distance d’un peu plus de cent quatre-vingt-douze à un peu moins de cent cinquante-six millions de kilomètres. Compte tenu de la géométrie, la portée efficace en propulsion des Mark 23 contenus dans les capsules flottant à l’extérieur des coques était bien supérieure à soixante-douze millions de kilomètres contre une cible stationnaire. Contre Byng et ses vaisseaux, elle ne ferait que s’accroître quand il se mettrait à accélérer vers eux, augmentant ainsi la vitesse d’approche.

« Micro actif, madame », dit Edwards. Michelle lui adressa un signe de tête et se détourna du répétiteur pour faire face à la caméra.

« Votre délai a expiré, amiral Byng, dit-elle froidement, sans préambule. Je dois supposer, d’après votre trajectoire actuelle et le fait que vos impulseurs sont sur le point de se mettre en route, que vous avez l’intention de m’attaquer. Je vous le déconseille. Sachez que je puis détruire vos vaisseaux à grande distance, bien avant que vous ne nous menaciez. Sachez aussi que, si vous ne cessez pas sur-le-champ de vous rapprocher de moi ou de fuir, plutôt que d’accepter les requêtes de mon gouvernement et de vous soumettre, je démontrerai cette capacité d’une manière que même vous ne pourrez ignorer. Pic-d’Or, terminé.

— Enregistrement clair, madame, confirma Edwards au bout d’un moment.

— Alors envoyez-le.

— À vos ordres. »

 

Huit minutes et quarante-trois secondes après avoir été émis, le message atteignit le VFS Jean Bart, et le visage de Josef Byng s’assombrit de fureur quand Willard MaCuill le transmit sur son com.

Ah, l’insolente petite salope ! Pour qui se prend-elle pour oser me parler – parler à la Ligue solarienne – comme ça ?

Il retenait une grimace au point d’en avoir mal à la mâchoire. Ses narines s’évasèrent largement lorsqu’il prit une profonde et furieuse inspiration. Un silence complet régna sur le pont d’état-major durant plusieurs secondes puis MaCuill se racla la gorge.

« Y aura-t-il une réponse, monsieur ? demanda l’officier des communications d’une voix douloureusement neutre.

— Oh oui, grinça Byng. Il va y avoir une réponse, sans aucun doute, Willard ! Mais pas par com !

— Bien, amiral. »

MaCuill retourna à ses écrans, les épaules crispées, et l’amiral éprouva un nouveau spasme de colère. Son propre personnel commençait-il à croire aux ridicules assertions concernant les « armes invincibles » des Manties ? Il ouvrit la bouche pour lancer une remarque acerbe puis maîtrisa cette envie. Il ne voulait pas lui-même avoir l’air d’une vieille femme hystérique.

« Monsieur, dit Karlotte Thimár sur un ton très prudent, le capitaine Mizawa aimerait vous parler.

— Ça ne m’étonne vraiment pas, gronda Byng. Je suppose qu’il n’appelle pas pour s’excuser d’avoir lu un courrier qui ne lui était pas destiné ? ajouta-t-il en désignant de la tête un écran de com désormais noir.

— Pardon, monsieur, intervint MaCuill, mais le dernier message ne vous était pas adressé spécifiquement. Il l’était à tous les vaisseaux de manière générale. »

Le visage de l’amiral se moucheta de manière peu engageante, et un coup d’œil furieux transperça l’officier des communications.

« Et pourquoi diable ne m’avez-vous pas informé de ce détail plus tôt ?

— Pardon, monsieur, répéta MaCuill, mais le bloc d’adresses figurait dans l’en-tête. J’ai… supposé que vous l’aviez vu. »

Byng ravala une réponse encore plus furieuse puis ferma les yeux, serra étroitement les mains derrière lui et tenta de réprimer la colère qui bouillait en lui. Au bout de quelques instants, il rouvrit les paupières pour adresser à Thimár un sourire crispé.

« Bon, si ce brave commandant désire me parler, je suppose que le moins que je puisse faire, c’est prendre son appel », dit-il avant de se laisser aller dans son fauteuil de commandement. Il attendit encore une seconde puis enfonça la touche d’acceptation.

« Oui, commandant ? » Quoiqu’il conservât la voix la plus neutre possible, il savait qu’elle révélait davantage sa fureur intérieure qu’il ne l’aurait voulu.

« Amiral. » Mizawa s’efforçait à l’évidence de ne pas paraître agressif non plus, ce qui, perversement, ne fit qu’ajouter à la colère de Byng. « Je sais que vous et moi n’avons pas tout à fait partagé le même point de vue, ces derniers temps, mais je vous invite vivement à envisager que cet amiral du Pic-d’Or dispose vraiment des moyens dont il parle.

— C’est ridicule, commandant, répliqua Byng. Je connais les rumeurs sur la portée impossible des missiles manties. Bon Dieu, j’ai lu les estimations de la DGSN avant de venir ici, vous le savez. Et je sais que les missiles déployés par Technodyne en Monica avaient des systèmes de propulsion améliorés pour augmenter leur portée. D’ailleurs, nos services de recherche travaillent depuis un certain temps à adapter le même concept. Mais je sais aussi de quelle taille étaient ces missiles Technodyne, et c’est également votre cas, si vous avez lu les mêmes rapports. C’est la raison principale pour laquelle nous n’avons pas retenu cette solution, vous savez. Nous n’avons tout bonnement pas la capacité de soute ni d’assez gros tubes lance-missiles pour recevoir des projectiles aussi volumineux que ceux-là… et personne d’autre ne les a ! En Monica, si vous vous souvenez bien, nous avons vu les lance-missiles de leurs gros « croiseurs de combat ». Il leur serait strictement impossible de lancer des missiles de cette taille ! Je vous accorde que leurs vaisseaux du mur le pourraient peut-être, mais pas ces bâtiments-là, aucune chance ! En outre, nous avons des Javelots dans nos soutes, pas ces Pilums de merde que Technodyne avait fournis à Monica. Sans parler du fait qu’aucun Monicain ne disposait non plus de Halo.

— Je sais tout cela, monsieur, assura Mizawa. Cependant, le Javelot reste un missile à propulsion simple. Très bon, oui, mais à propulsion simple. Si les rapports affirmant que les croiseurs des Manties disposent de missiles à propulsion multiple sont exacts, ceux que nous affrontons en ce moment doivent en avoir. »

Byng se contraignit à ne pas lever les yeux au ciel sous l’effet de l’exaspération. Comme il venait de le signaler, les missiles de défense qu’avait fournis Technodyne à Monica étaient trop gros pour des lance-missiles de bord, et il s’était agi de missiles à propulsion simple. À présent Mizawa voulait mettre dans un tube un projectile assez gros pour inclure une propulsion multiple ? Bon Dieu ! Ce type n’était pas seulement paranoïaque, c’était un véritable crétin ! Même un officier de la Flotte des frontières aurait dû être assez malin pour comprendre qu’un lance-missiles de croiseur ne pourrait jamais tirer quelque chose d’encore plus gros que ces projectiles Technodyne.

Il trahissait visiblement en partie sa réaction, malgré ses efforts, car l’expression de Mizawa se tendit encore plus.

« Je sais que la taille est un argument qui plaide contre cette hypothèse, monsieur. Mais, sauf votre respect, regardez leur dernier message. Il a été envoyé avant que nous n’ayons fini de hisser nos bandes gravitiques, et ils savaient exactement ce que nous étions en train de faire. Ça prouve qu’ils ont bien des moyens de reconnaissance supraluminiques et qu’ils s’en servent. À mon humble avis, surtout du fait de leur taux d’accélération, cela démontre qu’au moins une partie des rapports sur leurs capacités écartés par la DGSN sont en réalité exacts. »

Ses yeux brûlants fixaient ceux de Byng. Il avait soigneusement évité de mentionner les mémos d’Askew, lesquels se trouvaient pourtant là, entre eux. Sa voix se fit plus dure et sèche.

« Puisque nous avons la preuve que la DGSN s’est trompée au moins partiellement dans ses estimations, je pense que nous devons prendre au sérieux le risque de missiles à très longue portée.

— Eh bien, vous êtes seul de cet avis, commandant », lâcha Byng, sarcastique, avant de pouvoir se retenir. Comme Mizawa s’empourprait, il secoua la tête. « Je vous présente mes excuses pour cette dernière remarque, se contraignit-il à dire. La situation est assez tendue pour nous rendre nerveux mais ce n’est pas une raison pour que je m’en prenne à vous. »

On devinait à l’expression du commandant qu’il savait ces excuses de pure forme mais il eut un hochement de tête sec. L’amiral se força à sourire.

« J’ai bien noté vos inquiétudes. Toutefois, nous disposons de vingt-deux vaisseaux, dont dix-sept croiseurs de combat, contre seulement dix-neuf Manties au total. Certes, leurs « croiseurs de combat » sont plus gros que les nôtres – et sans doute plus résistants – mais ils n’en ont que six et les nôtres disposent d’autant de lance-missiles. Leurs croiseurs lourds, eux, n’ont que des batteries de vingt tubes. Cela nous donne un avantage significatif en nombre de tubes, encore plus important en masse de projectiles. Et, avec tout le respect que je vous dois, je ne suis pas prêt à ignorer des opinions formulées par des analystes ayant accès à toutes les informations possibles en faveur d’estimations générées indépendamment, à partir de données incomplètes, par des officiers qui – non sans mérite, je le reconnais – préfèrent adopter une attitude pessimiste afin d’éviter de sous-estimer les capacités potentielles d’un ennemi. Les taux d’accélération des Manties sont plus élevés que ne le prévoyaient nos services de renseignement, en effet, mais, cette unique constatation mise à part, il n’existe aucune preuve, hors comptes rendus apocryphes, que Manticore possède les moyens que vous lui prêtez, et je ne puis en conscience autoriser une flotte néobarbare de troisième ordre affligée d’illusions de grandeur à dicter ses termes à la Flotte de la Ligue solarienne. Le précédent serait désastreux du point de vue de la politique étrangère, et l’insulte à l’honneur de la Flotte serait intolérable.

— Je ne suggère pas de céder à leurs exigences, monsieur, simplement d’essayer de négocier une trêve. Ils disent avoir envoyé une note diplomatique en Meyers. Soit. Supposons que nous refusions de nous rendre mais que nous acceptions de retourner en orbite et de maintenir le statu quo ici, en Nouvelle-Toscane, pendant que nous envoyons nous-mêmes un messager en Meyers afin de demander des instructions au commissaire Verrochio ? S’ils acceptent, la manière dont nous traiterons leurs exigences deviendra une décision politique à prendre par les plus hautes autorités locales. Si cette Pic-d’Or accepte, cela donnera aussi à Verrochio le loisir d’envoyer des renforts au cas où il estimerait – comme ce serait certainement le cas – que nous avons raison de refuser les demandes manties. À tout le moins, cela nous ferait gagner du temps pendant que…

— Toute négociation du type que vous suggérez serait immédiatement considérée comme un aveu de faiblesse par Pic-d’Or, coupa Byng. À mon avis, cet amiral joue un énorme coup de bluff – c’est d’ailleurs sans doute la raison de son accélération forcenée : nous convaincre de l’authenticité de tous les contes concernant la supériorité technique de Manticore –, et je ne vais pas l’encourager à croire que ça prend. D’ailleurs, même en supposant que les Manties disposent de l’armement qui vous inquiète, ils ne seraient pas seulement fous mais stupides au-delà de toutes limites de nous tirer dessus ! Je me fiche de quelles balles magiques ils ont dans leurs soutes, commandant. Bon Dieu, ils pourraient même avoir tout le matériel mentionné par les estimations les plus pessimistes du capitaine Thurgood ! Ça ne changerait pas le fait que c’est avec la Ligue solarienne qu’ils font les cons : s’ils tirent sur des croiseurs de combat solariens en espace neutre, ils auront bel et bien un acte de guerre sur les bras, eux. Vous croyez vraiment qu’une bande de néobarbares va créer une situation comme celle-là ? Surtout alors qu’elle est déjà en guerre contre une autre bande de néobarbares qui meurt d’envie de les annihiler ?

— Je n’ai pas dit que ça serait intelligent de leur part, monsieur, seulement qu’ils pourraient en avoir les moyens. Et, sauf votre respect, monsieur, si nous leur donnions ce qu’ils ont exigé à l’origine, il s’agirait aussi d’un acte de guerre contre la Ligue. En tout cas, cela pourrait – et devrait – être considéré comme tel. Puisqu’ils sont visiblement prêts à en prendre le risque, pourquoi supposer qu’ils hésiteraient devant un autre acte de guerre ?

— Commandant, répliqua froidement Byng, il est clair que vous et moi ne sommes pas d’accord. En conséquence, je dois vous demander si notre désaccord est assez profond pour que vous refusiez d’exécuter mes ordres.

— Amiral, je suis prêt à exécuter tout ordre licite que je recevrai, répondit Mizawa, tout aussi glacial. Si je puis me permettre, toutefois, une de mes fonctions en tant que capitaine de pavillon est de vous communiquer mon jugement et mes conseils.

— J’en suis conscient. Si, toutefois, vous étiez assez… contrarié de la conduite que je me propose d’adopter, je pourrais vous relever – sans conséquences, bien sûr – de vos devoirs. »

Leurs yeux se rivèrent à travers le médium électronique du système de com. La tension vibra entre eux durant plusieurs secondes puis Mizawa secoua la tête. Un geste saccadé, durci par sa colère réprimée.

« Amiral, si vous choisissez de me relever de mes fonctions, c’est bien sûr votre droit. Toutefois, je ne vous le demande pas.

— Très bien, commandant. En ce cas, j’ai d’autres questions qui requièrent mon attention. Byng, terminé. »

 

« Toujours pas trace de bon sens par là-bas, à ce que je vois », murmura Michelle au capitaine Lecter.

Vingt-cinq minutes s’étaient écoulées depuis son second message à Byng, et la vélocité des croiseurs de combat solariens avait atteint 7 192 km/s. Celle de ses propres vaisseaux était désormais de plus de trente mille kilomètres par seconde, ce qui donnait une vitesse d’approche résultante de plus de trente-sept mille km/s. Or les deux groupes n’étaient plus séparés que d’un peu plus de cent treize millions de kilomètres.

« Autant qu’on puisse s’en rendre compte, non », répondit son chef d’état-major sur le même ton. Toutes les deux scrutaient les profondeurs du répétiteur principal. Autour d’elles, le pont d’état-major de l’Artémis était tranquille, presque silencieux. Chacun, à son poste, se concentrait sur ses fonctions.

« Vous savez, continua Lecter, j’ai étudié le dossier de Byng jusqu’à en avoir mal aux yeux, et je n’arrive toujours pas à déterminer les parts respectives de bravade, d’arrogance et de bêtise dans son attitude. » Elle secoua la tête. « Vous croyez qu’il veut vraiment se battre ou qu’il va juste essayer de nous occuper pour nous dépasser et filer en hyper ?

— Je l’ignore et ça n’a pas d’importance, dit Michelle, grave. Nos ordres sont assez clairs, de même que les choix que je lui ai exposés. Et je n’ai aucune intention d’attendre qu’il tire le premier.

— Excusez-moi, madame », intervint Dominica Adenauer. L’amiral se tourna vers elle, interrogatrice. « Le CO vient de détecter un changement de statut. Les Solariens ont déployé un système défensif passif.

— Quel genre ? s’enquit Michelle en gagnant la console de l’officier opérationnel pour en observer les écrans.

— Vraiment difficile à dire, madame. En tout cas, Max et moi ne pensons pas qu’ils l’aient déjà complètement mis en marche. On dirait une variation sur le thème du leurre tracté. D’après les données que nous recevons, tous leurs vaisseaux ont déployé une demi-douzaine de plateformes captives sur chaque flanc. Elles ont forcément une fonction défensive, et je ne les crois pas assez grosses pour être équipées de postes de défense active comme nos Serrures. Je ne voudrais pas pécher par excès de confiance mais il me semble que ce sont des leurres, et nous savons déjà la technologie solarienne furtive sacrément bonne. Si ces dispositifs le sont autant, ils vont considérablement dégrader notre précision, surtout à longue portée.

— Où est Apollon quand on a besoin de lui ? lâcha Michelle, à demi ironique.

— Quand vous dites « considérablement dégrader notre précision », vous avez une estimation du « considérable » en question ? » demanda Lecter.

Ce fut Tersteeg qui répondit

« Pas vraiment, madame. Avant de les voir en action – et de savoir qu’il s’agit bel et bien d’un système de leurres –, nous ne pourrons en aucun cas donner une estimation précise. »

Lecter grimaça, quoique cette réponse ne la surprît pas, et se tourna vers Michelle.

« Vous voulez qu’on agisse d’un peu plus près que prévu, madame ?

— Je ne sais pas. » L’amiral fronça le sourcil et se tritura le lobe de l’oreille droite en méditant la question.

La DGSN et ArmNav avaient évalué les armes récupérées à bord des croiseurs de combat solariens capturés en Monica. Les armes à énergie, quoique plus petites et plus légères que les manticoriennes, étaient de fort bonne qualité. Les systèmes de défense passive étaient bons aussi, encore que n’atteignant pas les critères manticoriens, mais il n’en allait pas de même pour les missiles – et antimissiles –, et le soutien logiciel des capteurs se révélait, selon les mêmes critères, tristement obsolète. Les capteurs eux-mêmes étaient d’ailleurs à peine supérieurs, voire inférieurs, à ceux qu’utilisait la FRM au début de la Première Guerre havrienne, il y avait quelque vingt ans.

Les analystes ne s’accordaient pas pour dire si les composants électroniques des vaisseaux capturés reflétaient ou non le plus haut niveau technologique solarien. La politique standard de la Ligue, lorsqu’elle procurait du matériel militaire à ses alliés et membres, avait toujours été de livrer des versions « pour l’exportation », aux capacités diminuées, d’armes faisant appel à des techniques de pointe. Il en allait donc sans doute ainsi des croiseurs de combat destinés à Roberto Tyler. Sauf, bien sûr, que ceux-là avaient récemment servi dans la Flotte des frontières, si bien qu’ils devaient bénéficier d’une technologie de la dernière génération – et une bande de hors-la-loi comme Technodyne n’aurait pas pris la peine de remplacer ces armes par d’autres, moins puissantes, pour une transaction déjà tout à fait illégale.

Pour le moment, ArmNav avait décidé de couper la poire en deux et de considérer ce qui avait été observé en Monica comme un minimum. L’existence du système défensif que venaient de décrire Adenauer et Tersteeg – en supposant leur analyse juste – montrait qu’il s’agissait d’une décision avisée, puisque aucun des croiseurs de combat monicains n’en avait été équipé. Elle suggérait aussi qu’il serait peu sage de se fier aux caractéristiques des missiles dont étaient équipés ces mêmes vaisseaux.

Leur portée en propulsion était d’un peu plus de 5 900 000 km, avec une vélocité finale de 66 285 km/s. Étant donné la vitesse d’approche actuelle, cela équivalait à une portée au lancement d’un peu plus de 12 680 000 km, alors que celle des Mark 23, compte tenu de la même géométrie, était de 85 930 000 km. Même les Mark 16, dans les conditions présentes, en avaient une bien supérieure à 42 millions de kilomètres. Donc, si elle supposait les croiseurs de combat de Byng équipés de missiles deux fois plus puissants que ceux de Monica, Michelle disposait d’une portée en propulsion plus de trois fois supérieure avec ses Mark 16, encore davantage avec ses Mark 23.

« Quelle sera notre vitesse d’approche à quarante millions de kilomètres ? demanda-t-elle à Adenauer, qui tapa des chiffres sur sa console.

— Approximativement cinq-quatre-virgule-sept mille km/s, madame. On y sera dans environ vingt-six minutes.

— Hum. »

Michelle tira plus fort sur le lobe de son oreille tout en effectuant ses calculs. À cette vitesse, les Solariens arriveraient à portée de ses Mark 16 d’ici treize minutes. Au rythme d’un tir toutes les dix-huit secondes, ses lance-missiles pouvaient tirer quarante-trois fois chacun durant cet intervalle, et elle disposait de six cent vingt tubes à bord de ses seuls Victoires et Saganami-C. Voilà qui faisait plus de vingt-six mille missiles, ce qui, elle le soupçonnait – leurres ou pas – serait plus que suffisant pour détruire ses cibles.

En revanche, les Mark 23 issus des capsules collées à la coque de ses vaisseaux auraient une portée en propulsion bien supérieure à quatre-vingt-seize millions de kilomètres, pour peu que l’accélération de la cible demeure constante, si bien qu’elle pourrait ouvrir le feu presque cinquante millions de kilomètres plus tôt. Sa précision serait plus faible, mais…

« Quelle sera notre vitesse d’approche à quatre-vingts millions de kilomètres ?

— Quatre-six-virgule-zéro-cinq mille km/s, répondit Adenauer. On y sera d’ici treize minutes.

— Compte tenu de la géométrie, à quoi ressemblent nos enveloppes de Mark 23 ?

— En supposant une accélération constante de la cible, une double propulsion nous donnerait… (Adenauer tapa d’autres chiffres) un peu plus de quatre-six-virgule-un millions de kilomètres. Une propulsion complète nous amènerait aux environs de neuf-un-quatre millions.

— Merci. »

Michelle croisa les mains derrière elle et regagna lentement le répétiteur principal, qu’elle contempla à nouveau. Lecter la suivit, restant tranquillement à sa droite, attendant qu’elle achevât ses réflexions. Après ce qui parut des heures mais ne fut sans doute guère qu’une poignée de secondes, sa supérieure tourna la tête vers elle.

« Nous allons envoyer un dernier message à Byng, décida-t-elle. Point final. S’il n’arrête pas ses conneries après ça, on exécutera Guillaume Tell à quarante-cinq millions de kilomètres. »

Un instant, Lecter parut sur le point de faire une remarque, mais elle se contenta finalement de hocher la tête et de lancer un simple « Bien, madame ». Michelle eut un léger sourire.

C’est un bon juste milieu, non, Cindy ? songea-t-elle. À moins que je ne sois disposée à tous les descendre – ce qui, quoique tentant, contrarierait sans doute un rien Beth, vu les implications sur la politique étrangère et tout ça –, tirer à cette distance en apprendra beaucoup aux Solariens sur nos capacités, ce qui n’est pas souhaitable. Si la situation s’envenime autant que je m’y attends, puisque Byng est visiblement encore plus bête que prévu, l’Amirauté préférera les tenir aussi longtemps que possible dans l’ignorance de la portée des Mark 23. Toutefois, je conserverai plus de vingt millions de kilomètres en réserve, et le meilleur moyen d’empêcher cette affaire de se changer en catastrophe pour tout le monde, c’est d’en finir avec le moins de pertes humaines possibles ici, en Nouvelle-Toscane.

À ses moments les plus pessimistes, elle estimait la situation déjà impossible à rattraper, mais elle n’allait pas se contenter d’accepter l’inévitable, même si, par bien des côtés, le massacre pur et simple de la force de Byng eût été de loin plus simple. Il lui fallait au contraire convaincre ces imbéciles de se rendre avant qu’elle ne fût obligée de les abattre tous, et c’était bien plus délicat. Si elle réussissait au moins à percer le typique complexe de supériorité solarien, alors Byng – ou son successeur – se montrerait peut-être moins inflexible. Telle était la vraie raison pour laquelle elle arrivait avec un tel taux d’accélération. Elle voulait que ses adversaires y réfléchissent, se demandent quels autres atouts technologiques elle pouvait avoir dans la manche. Et, si elle était obligée de leur tirer dessus, plus elle le ferait de loin, plus ils auraient de chances de se reconnaître surclassés avant qu’il ne soit trop tard… pour eux.

Et il y a aussi un autre facteur, songea-t-elle, grave. Si nous ouvrons le feu à soixante millions et qu’ils ne commencent pas à décélérer sur-le-champ, il nous faudra plus de douze heures pour égaler leur vitesse. Or ils dépasseraient l’hyperlimite en une heure quarante. Donc, si nous ne les convainquons pas de décélérer immédiatement, je n’aurai d’autre choix que de les descendre tous avant qu’ils n’arrivent hors de portée.

Elle jeta un coup d’œil à l’horloge, calculant le moment auquel envoyer son prochain – et dernier – message à Joseph Byng.

« Amiral Byng. » Le visage de la femme sur l’écran de com aurait pu être sculpté dans l’obsidienne, et sa voix était encore plus dure. « Je vous ai averti deux fois des conséquences qu’il y aurait à ignorer mes requêtes. Si vous ne renversez pas sur-le-champ votre trajectoire, à décélération maximale, avant de réintégrer l’orbite de la Nouvelle-Toscane, comme je vous l’ai ordonné, j’ouvrirai le feu. Vous disposez de cinq minutes à compter de la réception du présent message. Il n’y aura pas d’autre avertissement. »

Byng considérait l’écran avec fureur mais il avait assez parlé avec cette garce. Peut-être disposait-elle de meilleurs missiles que lui mais ils ne pouvaient être assez bons pour mettre à exécution ses menaces saugrenues. En outre, compte tenu de Halo et des autres améliorations récentes des défenses antimissile, il y avait des chances colossales pour que la majorité des vaisseaux solariens survivent pour dépasser la Manticorienne, quoi qu’elle fasse. Elle n’avait tout bonnement pas assez de tubes pour qu’il en aille autrement. Et, une fois la force d’intervention de l’autre côté de l’hyperlimite, libre, les jours de cette insolente – et de son misérable « Royaume stellaire » – seraient comptés. La Flotte de la Ligue solarienne ne pourrait apporter qu’une seule réponse à pareille provocation, et Manticore n’aurait aucun moyen de détourner l’avalanche vengeresse qui s’abattrait sur elle.

 

« Déployez les capsules, ordonna calmement Michelle en regardant le compte à rebours s’approcher de la limite assignée à Byng.

— Bien, madame… Capsules en déploiement », répondit Dominica Adenauer. L’accélération du groupe d’intervention chuta quand les capsules, jusque-là tractées au plus près des coques, s’écartèrent pour dépasser les bandes gravitiques des vaisseaux.

Les plateformes Serrure des croiseurs de combat étaient déjà en place, mais leur masse restait assez faible pour que l’allure des Victoires n’en fût pas sensiblement affectée. Déployer les capsules lance-missiles, toujours reliées à leurs vaisseaux mères mais loin des barrières latérales (et bandes gravitiques) de ces derniers, était une tout autre histoire, si bien que l’accélération du groupe d’intervention tomba de six cent trois gravités à seulement cinq cent quatre-vingts.

« Renversez-nous, Sterling, ordonna Michelle au capitaine Casterlin.

— À vos ordres, madame. Renversement en cours. »

L’ensemble du groupe pivota, pointant ses poupes vers les croiseurs de combat de Byng et commençant à décélérer. Même une fois les capsules déployées, les vaisseaux de Michelle détenaient un avantage de presque cent gravités, et la vitesse d’approche se mit à diminuer.

« Exécutez Guillaume Tell à l’heure prévue, Dominica.

— À vos ordres, madame. » Le capitaine Adenauer appuya sur une touche, verrouillant les paramètres et la séquence de feu. « Guillaume Tell déclenché et verrouillé, madame.

— Très bien », dit Michelle en se calant au fond de son fauteuil de commandement pour regarder les dernières secondes disparaître dans l’éternité.

 

Josef Byng, assis dans son propre fauteuil, observait un autre compte à rebours, le ventre tendu, noué. Le capitaine Mizawa avait tenté une dernière fois de le convaincre de s’allonger, tel un chien roulant sur le dos pour marquer sa soumission. À présent, ils ne discutaient plus, car il n’y avait plus rien à discuter.

Mizawa avait beau jeu d’avancer ses arguments, songeait Byng avec acrimonie. Ce ne serait pas lui qu’on sanctionnerait pour lâcheté. Ce ne serait pas lui le tout premier officier général solarien de l’histoire à se rendre à une force ennemie. Et ce ne serait pas lui dont on se souviendrait comme de l’amiral qui s’était roulé sur le dos devant une bande de néobarbares sans même tirer un missile.

Ce n’est pas seulement facile pour lui, dit une voix dans la tête de Byng. C’est aussi une manière de s’assurer que je ne sois jamais en position de l’écrabouiller comme le salopard déloyal qu’il est. Eh bien, ça n’arrivera pas, commandant. Faites-moi confiance ! Ce ne sera pas si simple que ça pour vous.

Malgré sa fureur, il en était arrivé à la conclusion que les arguments de son capitaine de pavillon n’étaient sans doute pas tous erronés. Oh, les Manties ne pouvaient pas disposer des missiles magiques dont il se gargarisait, mais ils avaient peut-être des projectiles notablement plus performants que ne l’avaient prévu les services de renseignement. Si c’était le cas, sa force risquait de perdre quelques vaisseaux en sortant du système. Ce serait certes regrettable mais, étant donné les derniers progrès des défenses antimissile et le nombre de cibles sur lesquelles répartir leur feu, les Manties ne pourraient très certainement pas tirer assez de missiles pour handicaper plus d’une poignée de bâtiments – au plus une demi-douzaine. Et ce n’étaient que des unités de la Flotte des frontières, assez aisées à remplacer. Une fois que les survivants auraient dépassé l’ennemi, les décisions de Byng prendraient en outre un aspect décisif. En tant qu’amiral s’étant frayé un chemin à travers les Manties pour rapporter la nouvelle de leur agression gratuite contre la Ligue solarienne, il serait immunisé contre les accusations délirantes que menaçait de porter Mizawa quant aux événements de Nouvelle-Toscane. Mieux, il serait en bonne position de l’écraser, ce Mizawa, et il ne pouvait nier qu’il en tirerait le moment venu une satisfaction sauvage.

Bien sûr…

« Tir de missiles ! annonça soudain Ingeborg Aberu. Tir de missiles multiple ! Distance quarante-cinq millions de kilomètres. Accélération quatre-six mille km/s2 ! Durée du trajet estimée en accélération constante, cinq virgule sept minutes.

— Défense antimissile Aegis Cinq ! » L’ordre de Byng avait été automatique, une réaction qui n’avait pas besoin de consulter son prosencéphale… ce qui était heureux car, pour le moment, son prosencéphale ne fonctionnait pas très bien.

Mon Dieu, elle l’a fait ! Elle a vraiment tiré des missiles sur la Flotte solarienne ! Je ne pensais pas que quiconque pourrait être aussi fou ! Elle ne sait donc pas comment ça va fatalement se terminer ?

Pourtant, alors même que cette pensée le déchirait, une autre le frappait, bien plus sombre et plus terrifiante. Pic-d’Or n’aurait pas tiré d’aussi loin à moins de pouvoir atteindre son but, donc les inquiétudes de Mizawa n’étaient pas que les fantasmes d’un malade mental, finalement…

 

La distance au lancement était supérieure à deux minutes-lumière et demie mais, avec une vélocité d’approche de 53 696 km/s, la géométrie faisait que la portée maximum en propulsion des Mark 23 dépassait largement quatre-vingt-quinze millions de kilomètres. Même un Mark 16, avec une paire de systèmes de propulsion, aurait eu une enveloppe de presque quarante-neuf millions de kilomètres, ce qui signifiait que les Mark 23 pourraient atteindre leur cible sans même activer leur troisième étage et néanmoins disposer de l’endurance nécessaire pour les manœuvres d’attaque finales. Telle était la raison pour laquelle Michelle Henke avait réduit la distance avant de tirer. Cela lui donnerait amplement la possibilité de marquer le coup, tout en gardant secret un tiers de l’endurance en propulsion des MPM. En même temps, elle désirait si possible en finir sans faire donner ses batteries de flanc. Il ne faisait aucun doute que les survivants solariens – s’il y en a, songea-t-elle, sombre – comprendraient qu’elle s’était servie de capsules, et elle préférait cela. Si le couperet devait bel et bien tomber, elle voulait que l’existence des Mark 16 constitue une surprise complète pour le premier officier solarien qui aurait le malheur de les affronter au combat.

 

« Monsieur, le CO estime que ces missiles ont été tirés par des capsules, pas par des tubes. » La voix d’Ingeborg Aberu était dure, tendue par la peur mais aussi par un autre sentiment – plaintif, presque irascible. Une colère attisée par la soudaine compréhension que le Royaume stellaire de Manticore produisait réellement une technologie bien en avance sur tout ce que la Ligue solarienne avait jamais envisagé de déployer. « Ils devaient les tracter sous leurs bandes gravitiques. Voilà pourquoi leur accélération a chuté juste avant qu’ils ne tirent : ils les ont déployées au-delà du périmètre des bandes.

— Compris », répondit sèchement Byng.

Au moins j’avais raison à ce sujet-là, songea-t-il, amer. Ils ne peuvent pas lancer des missiles aussi gros avec les tubes du bord que nous avons vus en Monica… non que ça change quelque chose au résultat. À moins qu’ils n’aient pas énormément de ces sacrées capsules.

« Monsieur, reprit Aberu l’instant d’après, plus monocorde qu’auparavant. Le CO estime que tous leurs missiles visent une seule unité. » Elle se tourna vers lui. « Nous », acheva-t-elle.

 

Warden Mizawa poussa un juron mauvais quand Ursula Zeiss lui rapporta la même conclusion.

Mais quel con ! Ce pauvre connard arrogant de la Flotte de guerre va tous nous faire tuer, et pour absolument rien !

« Impact dans cinq minutes, lâcha Zeiss d’une voix dure.

— Paré à la défense antimissile », dit Mizawa avant de jeter un coup d’œil à l’écran qui lui montrait le visage d’Hildegarde Bourget, au commandement Bêta. À son expression amère et crispée, il comprit qu’elle avait deviné exactement comme lui.

Il semblerait que vous faire sortir du vaisseau vous ait été plus utile que je ne l’espérais, Maitland, songea-t-il dans un coin de son cerveau. Pardon de ne jamais vous avoir dit en personne quel bon travail vous avez accompli pour moi, car je crois que je n’aurai jamais l’occasion de vous revaloir ça. Bonne chance, mon garçon – et faites gaffe à votre cul ! À mon avis, la Flotte aura besoin de vous.

 

Mon Dieu, comme j’aurais aimé me tromper ! songea Maitland Askew, écœuré, le visage blafard, crispé, en observant le répétiteur tactique principal sur le pont d’état-major de l’amiral Sigbee, et en pensant à tous les hommes et femmes qu’il connaissait à bord du vaisseau amiral de Josef Byng. Bon sang, est-ce que je n’aurais pas pu avoir tort ?

 

Malgré toutes les simulations qu’ArmNav et EntNav avaient assemblées après avoir examiné le matériel capturé en Monica, Michelle et Dominica Adenauer n’étaient que trop conscientes de disposer d’une estimation pour le moins limitée des moyens de la Ligue. N’ayant aucune idée précise de la qualité des défenses antimissile solariennes, elles avaient décidé de se montrer prudentes. Chacun de leurs Victoires avait quatre-vingts capsules extraplates collées à sa coque, et chacun des Saganami-C en avait quarante. Cela faisait un total de neuf cent soixante capsules – presque dix mille missiles. En prenant pour hypothèse que les défenses des Solariens étaient deux fois meilleures que celles des vaisseaux examinés en Monica, Michelle avait estimé que deux cent cinquante suffiraient. Ils ne détruiraient peut-être pas leur cible du premier coup, mais cela lui convenait. N’étant pas une maniaque homicide, elle aurait même préféré cela. Elle se contenterait tout à fait de démontrer qu’elle pouvait détruire les vaisseaux ennemis… et elle serait encore plus contente si cela les convainquait de jeter l’éponge avant qu’elle n’eût besoin de passer à l’acte.

 

La Flotte de la Ligue solarienne était la première spatiale de la Galaxie connue depuis des siècles. Nul ne se rappelait seulement une époque où elle n’était pas considérée comme la plus puissante de toutes. Cette prédominance même, toutefois, avait contribué à miner son efficacité. Elle n’avait tout simplement aucun ennemi à prendre au sérieux, aucun pair à qui se mesurer, aucun aiguillon darwinien la poussant à identifier ses faiblesses et à les corriger.

La nature de la Ligue, aux mains des bureaucrates permanents qui la dirigeaient dans les faits, plutôt que d’un pouvoir politique ayant depuis longtemps perdu la capacité de les maîtriser, était un autre facteur. Telles ses homologues civiles, l’administration spatiale était devenue immuable, et la guerre intérieure pour le financement qui déchirait ses services concurrents s’avérait aussi intense que brutale. Les décisions se prenaient en fonction de qui avait le plus d’influence, pas le plus de besoins, et elles devaient vraiment très peu à l’analyse impartiale de véritables nécessités opérationnelles. Il n’était donc guère surprenant que, la certitude fondamentale de la suprématie technologique solarienne aidant, le budget de R&D fût le plus petit de tous. Après tout, puisque le matériel de la FLS était déjà supérieur à celui de tout le monde, pourquoi consacrer de l’argent à l’améliorer alors qu’on pouvait en faire bien meilleur usage en achats de prestige, par exemple de supercuirassés supplémentaires… ou en le faisant discrètement glisser dans les comptes en banque privés des responsables de l’approvisionnement de la flotte ?

Tout cela expliquait pourquoi la FLS était aussi une des flottes les plus conservatrices de la Galaxie. Avec des milliers de vaisseaux en service, d’autres milliers en réserve dans la naphtaline, sa supériorité sur tout opposant concevable était décisive. Obtenir de l’argent pour construire de nouveaux vaisseaux ou pour améliorer et moderniser radicalement les anciens avait donc toujours constitué un exercice difficile. En conséquence, la FLS avait tardé à reconnaître le potentiel des têtes laser, encore plus à les adopter. En outre, nul n’ayant jamais utilisé de dispositif similaire contre elle, son évaluation du danger que représentait la nouvelle arme – et des changements doctrinaux nécessaires à l’affronter – avait été encore plus lente que la mise en œuvre du matériel.

Ce retard était sur le point d’avoir de graves répercussions pour le VFS Jean Bart.

 

« Ces plateformes sont bien des leurres, madame, déclara Sherilyn Jeffers en observant ses écrans. Elles ont pivoté, à présent, les Cavaliers fantômes nous en donnent des données précises.

— De quoi ont-elles l’air ? demanda Naomi Kaplan.

— Il semblerait que le système en lui-même soit assez bon. » L’officier GE enfonça quelques touches, concentré, tout en absorbant l’analyse fournie par le CO du flux de données relatif aux plateformes de reconnaissance. « Je dirais qu’individuellement elles ne sont pas aussi efficaces que ce que nous ont opposé dernièrement les Havriens, mais que leur efficacité globale est supérieure.

— Assez pour justifier qu’on tire plus de missiles, à votre avis, canonnier ? demanda Kaplan.

— Oh non, madame. » Abigail ne leva pas les yeux de ses propres écrans et données télémétriques. Son sourire aurait pu geler le cœur d’une étoile. « Elles ne sont pas si bonnes que ça. En fait, je pense que le matériel est meilleur que l’utilisation qui en est faite. Ou alors les timoniers ont un peu la tremblote. L’intervalle entre les unités est au moins trois fois supérieur à ce qu’accepteraient les Havriens, donc les leurres des autres vaisseaux sont trop loin de la cible pour lui apporter beaucoup de couverture. Nos projectiles vont se heurter à ses seules plateformes, lesquelles ne sont pas assez bonnes pour résister à un feu aussi nourri. »

 

« Lancement des antimissiles », annonça sèchement Ursula Zeiss.

Mizawa eut un acquiescement saccadé. Il n’était pas sûr que les antimissiles soient très utiles. Quoique les LIM-16F aient une efficacité supérieure d’un tiers à celle de leurs prédécesseurs, ils n’auraient pas le temps d’organiser une défense par niveaux convenables. Quand les missiles manticoriens atteindraient le Jean Bart, leur vitesse d’approche serait de soixante-dix-neuf pour cent de celle de la lumière. La propulsion des LIM-16 n’avait tout bonnement pas l’endurance nécessaire à frapper ces monstres assez loin pour qu’un second tir efficace puisse être effectué contre les mêmes cibles avant qu’elles ne s’engouffrent au sein de l’enveloppe défensive.

Ça sera catastrophique aussi pour les grappes laser, songea-t-il durement. Et ils savent manifestement où est ce connard de Byng. Je ne peux pas leur en vouloir d’avoir envie de lui défoncer le cul, mais je préférerais qu’ils n’aient pas décidé de défoncer le mien en même temps !

Malgré sa peur, ses inquiétudes désespérées pour son vaisseau et son équipage, malgré même sa fureur incandescente contre Josef Byng, il sourit au moment où cette dernière pensée lui traversa l’esprit.

 

À bord des MPM d’attaque, les ordinateurs consultèrent leurs instructions préprogrammées et, soudain, brouilleurs et leurres fleurirent. Les antimissiles solariens étaient fondamentalement bien conçus mais, malgré la conscience tardive que prenait la FLS des évolutions apportées au combat par missiles dans le secteur de Havre, elle commençait tout juste à tenter d’améliorer sérieusement ses défenses antimissile actives. Par ailleurs, ni le matériel ni les officiers tâtonnant vers une nouvelle doctrine de défense n’avaient bénéficié des deux décennies de combats sauvages ayant raffiné leurs homologues manticoriens et havriens. Leurs logiciels antimissile n’étaient pas aussi bons, la doctrine de leur utilisation purement théorique, dépourvue de la rude motivation darwinienne qu’était la survie, et, si les officiers faisaient de leur mieux – à bord du Jean Bart comme de tous les croiseurs de combat de Byng –, ils n’avaient pas vraiment idée de l’environnement menaçant dans lequel ils s’étaient engagés.

En dépit de sa réputation monumentale, de sa taille, de toute la fortune et la puissance industrielle qui se tenaient derrière elle, la Flotte de la Ligue solarienne était tout bonnement surclassée. Même celle des frontières n’était habituée à affronter que des pirates, des esclavagistes occasionnels ou des corsaires renégats. Nul n’avait détruit un de ses vaisseaux en combat depuis presque trois siècles, et la vanité résultante avait des conséquences fatales. En dépit de sa prééminence, la FLS était une puissance de deuxième ordre, inférieure même à bien des forces de défense locales de systèmes membres, qu’elle traitait d’amateurs depuis des décennies. Pis encore, ses officiers ne reconnaissaient pas leur infériorité… et les vaisseaux de Josef Byng se retrouvaient soudain opposés à ce qui était, selon presque tous les critères, la flotte la plus expérimentée, endurcie au combat et technologiquement avancée qui fût dans l’espace.

 

Byng contempla le répétiteur principal avec incrédulité quand les missiles manticoriens se reproduisirent soudain par magie. Il n’y en avait plus des centaines en approche mais des milliers, et les antimissiles qui tentaient de les intercepter devinrent fous. Des dizaines d’entre eux ciblèrent les mêmes fausses images, coururent vers les mêmes leurres, puis les plateformes GE que les Manticoriens appelaient Fracas se mirent en route, irradiant une impossible puissance. Nul au sein de la Ligue solarienne n’avait compris que la FRM insérait de véritables centrales à fusion dans ses missiles, si bien que nul ne s’était seulement demandé ce que brouilleurs ou leurres pourraient faire d’une telle réserve d’énergie. Malheureusement pour le Jean Bart, il n’était plus du tout temps de commencer à méditer ces questions, car d’infernales bulles éclatantes, des explosions nucléaires de plusieurs mégatonnes produisaient déjà des lasers à rayons X.

En dépit des assistants de pénétration manticoriens, en dépit des faiblesses de sa doctrine, en dépit de sa surprise et de sa désastreuse sous-estimation de la menace, la Hotte de la Ligue solarienne arrêta soixante-treize des projectiles lancés contre elle. Trente autres Mark 23 n’abritaient que de la GE de pénétration, si bien qu’il resta « seulement » cent quarante-sept authentiques tueurs de vaisseaux. Cent quarante-sept missiles qui portaient chacun six têtes laser individuelles conçues pour percer un blindage de supercuirassé.

 

Un son affamé, inarticulé, déferla sur la passerelle du HMS Tristan quand des rapières de rayons X focalisés transpercèrent le Jean Bart.

Non, pas des rapières, songea Abigail Hearns sous la froide et dure colère dont brillaient ses yeux, tandis que la fureur des lasers à détonateurs arrachait d’énormes éclats déchiquetés à la coque du croiseur de combat. Ce serait trop net, trop précis. Ce sont des haches. Ou des tronçonneuses.

Le Mark 23 était conçu pour abattre des supercuirassés, des vaisseaux munis d’un blindage extraordinairement solide, épais de plusieurs mètres. Des vaisseaux aux compartiments intriqués, alvéolés de sas étanches, de cloisons internes et de barrières diverses, toutes conçues pour contenir les avaries. Les éloigner des zones vitales. Absorber des dégâts presque inconcevables et demeurer en action.

Mais le VFS Jean Bart n’était pas un supercuirassé.

Ses bandes gravitiques arrêtèrent des dizaines de lasers – des vingtaines, même. Ses leurres en détournèrent d’autres encore. Mais plusieurs dizaines ne furent ni arrêtées ni détournées : les rayons transpercèrent ses barrières latérales de croiseur de combat et son blindage de croiseur de combat avec une aisance méprisante. Ils déchirèrent ses centres vitaux telles les griffes de quelque démon colossal. Puis, d’un coup, le bâtiment se démantela purement et simplement.

Abigail regarda se désintégrer ce vaisseau spatial de presque un million de tonnes, et ses yeux durs ne cillèrent même pas. Au plus profond d’elle résidait un sentiment d’horreur, de regret terrible pour les milliers d’êtres humains qui venaient de mourir. La plupart n’étaient coupables que d’obéir aux ordres d’un supérieur criminellement stupide et arrogant, elle le savait et déplorait donc leur mort, mais même cela ne pouvait diminuer son sentiment de triomphe. De justice faite pour les camarades d’escadre assassinés du Tristan.

« J’ai fait de toi une herse à broyer la paille, toute neuve, hérissée de pointes ; tu vas briser les montagnes, les broyer, et réduire les collines en menue paille. » Son esprit récitait les très anciennes paroles froidement, tandis que les débris envahissaient son répétiteur tactique. « Tu les passeras au crible, le vent les emportera, un tourbillon les dispersera. »

Mais tout ce qu’elle déclara à haute voix fut : « Cible détruite, madame. »

 

Bon, c’était largement suffisant, finalement, songea Michelle en regardant le nuage de débris et de gaz en expansion qui avait été un croiseur de combat solarien, mais cette pensée était faible, quasi étouffée. Même pour elle, après toute la mort et la destruction qu’elle avait observées en deux décennies de guerre, l’exécution du Jean Bart avait quelque chose d’atroce. Et « exécution » était bien le mot qui convenait, se dit-elle. Elle s’attendait à ce que les Solariens soient gras, mous et satisfaits, elle s’attendait à tuer le vaisseau avec une unique salve, mais ses plus folles estimations n’approchaient pas de l’avantage dont disposait pour le moment la Flotte royale manticorienne.

C’est bien le problème, hein, ma fille ? L’expression « pour le moment. » Ça et le fait que les Solariens ont sans doute au moins quatre fois plus de supercuirassés que nous de contre-torpilleurs ! Mais ce qui est fait est fait, et il se peut que quelqu’un, dans leur camp, soit assez malin pour comprendre combien de leurs spatiaux vont se faire tuer avant que l’avantage du nombre ne leur permette de nous résister. J’aimerais vraiment croire que le bon sens va se manifester, en tout cas.

Aucune trace de ses pensées ne se manifesta sur son visage lorsqu’elle se tourna vers le capitaine Edwards.

« Très bien, Bill, dit-elle calmement à l’officier des communications. Voyons si le maillon suivant de leur chaîne de commandement est disposé à entendre raison. »

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